L'abstraction défaite appartient parfois
à la création d'un poète.
Nous n'avons pas assez lu à voix
haute Yves Bonnefoy. Il avait le lyrisme
de nous toucher au plus profond. Rime
à tout clair pour sortir de l'ornière.
L'abstraction défaite appartient parfois
à la création d'un poète.
Nous n'avons pas assez lu à voix
haute Yves Bonnefoy. Il avait le lyrisme
de nous toucher au plus profond. Rime
à tout clair pour sortir de l'ornière.
Pendant que vingt-deux garçons,
plus ou moins braves,
s'affairaient autour d'un ballon,
je me suis souvenu, avec Liliane
Wouters, d'avoir trouvé liane
à mon cœur grave :
Elle avait dit : "En Amsterdam
nous ne vivrons qu'une aventure.
Je n'y laisserai pas mon âme.
Amour toujours jamais ne dure."
Hélas ! Je ne la croyais pas.
Sous les pignons à cols, à cloches,
quand se mêlaient nos mains, nos pas,
quand j'espérais, dur comme roche.
L'eau verte suivant son chemin
aurait dû me dire : "Tout passe."
Mais je ne sentais que sa main
serrant la mienne dans l'impasse.
[...]
Peine plus dure que le dam
et sel des larmes que je pleure,
pour cette fille d'Amsterdam
que ne donnerais-je à cette heure ?
Les cloches de Saint-Nicolas,
le quai aux plantes, les dix mille
pilotis de la gare et la
rivière Amstel, avec ses îles.
C'était un jour du mois de mai.
Elle me disait : "Rien ne dure."
Moi je pensais que je l'aimais
beaucoup trop pour une aventure.
(Source : La fille d’Amsterdam /
Ici on parle flamand & français,
Francis Dannemark, le Castor Astral -
Escales du Nord, 2005.)
Baudelaire, Rimbaud et Verlaine la tenaient
en haute estime. Pascal Obispo a retrouvé
l'un de ses recueils dans un carton de deuil
(son père est décédé en 2012) et bouleversé
dès la lecture du poème "Qu'en avez-vous fait?"
n'a pu retenir son âme de composer l'album
"Billet de femme".
Surnommée Notre Dame des Pleurs,
Marceline Desbordes-Valmore eut le don
de faire rire jaune tous les leurres :
"Elle fut femme, fut toujours femme et ne fut
absolument que femme, mais elle fut à un
degré extraordinaire l'expression poétique
de toutes les beautés naturelles de la femme."
En droit signe de l'auteur du Spleen de Paris,
ne réservons pas une table (pour la Saint-Valentin)
si l'on se croit déjà nourris.
Réduite trop facilement à la figure d'une philosophie
austère ("les Origines du totalitarisme", "Condition
de l'homme moderne", "la Crise de la culture"),
Hannah Arendt portait tout autant sinon plus en elle
la déchirure et les ailes d'une poésie singulière.
Petite fille déjà, comme le rapporte la spécialiste
de langue allemande Karin Biro, "les poètes sont
des voix en elle, qui résonnent dans tout ce qu'elle
entreprend" : elle recopie soigneusement dans
un cahier ses vers préférés et se constitue une
bibliothèque où vont se côtoyer Homère, Hölderlin,
Rainer Maria Rilke, René Char...
Elle ne s'arrête pas aux ornières du chemin et en tire
même une note mêlant douceur et mélancolie, bonheur
et peine, amour et solitude : "Des pieds en suspens
dans une splendeur pathétique / Moi aussi je danse,
libérée de l'apesanteur / J'entre dans les ténèbres,
dans le vide / Espace refoulé des temps passés."
La tragédie (la mort de son père alors qu'elle n'a
que 7 ans, la déportation et l'exil) donne encore
du sang à son écriture. Loin de se complaire dans
l'amertume proche des romantiques, Hannah fait
le choix d'affronter ses angoisses et de construire
son propre bonheur : le cri qu'elle pousse "Heureux
celui qui n'a pas de patrie" fait écho à sa secousse
préférée, "la Jeune fille étrangère" (visa de von Schiller).
Débarquée aux USA, après la fuite du nazisme, aux bras
de son second mari Heinrich Blücher (qui eut le mérite
de ne pas la rendre triste de sa passion pour Heidegger),
elle réalise que l'amour peut être un pays de secours :
"En parfaite confiance au non-familier / Proche de l'étranger/
Là de l'éloigné, je pose mes mains dans les tiennes."
("Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée",
par Hannah Arendt. Traduit de l'allemand par François
Mathieu, poèmes rassemblés, annotés et présentés par
Karin Biro, Editions Payot.
Source de ce billet : Pia Duvigneau - l'Obs n° 2673, 28/01/16.)
Il y a cinquante ans, un jeune documentaliste
au CNRS nommé Georges Perec ne commentait
pas les Choses à moitié de siècle :
"Il y a aujourd'hui une espèce de bonheur possible
à l'intérieur du monde de la consommation, bonheur
d'un restaurant, bonheur d'une moquette, bonheur
d'un fauteuil. Ce sont des choses concrètes, pas
imaginaires. L'ennui, c'est que tout se passe comme
si on retirait continuellement la chaise. On a le droit
de toucher, le droit d'admirer, on n'a pas le droit
de prendre. On nous donne énormément à désirer,
mais finalement on ne possède rien."
Cette frustration, née d'un système qui remplace
le désir d'être par le désir d'avoir, l'auteur l'exprima
avec une telle force littéraire que le jury du prix
Renaudot s'en trouva fort possédé.