"Ecrire est un acte d'amour",
disait Jean Cocteau.
Et sur cette page rouge le coeur
de la poésie bouge toujours.
Renée Bertrand, grande dame
des lettres en Savoie, vient de tendre
sa belle âme à l'au-delà.
Nous nous souviendrons
de son regard qui apportait
tant de lumière à Terre-Noire :
Au Petit Saint-Bernard, pousse une soldanelle
Si mauve et si bleutée en son jupon frangé,
Que le merle de roche en la voyant si belle
L'espace d'un instant, sur elle a voltigé.
Au Petit Saint-Bernard, fleurit une androsace
Si blanche et si fragile en ses reflets rosés,
Que le torrent sonore aux aiguilles de glace
L'auréole d'écume et d'éclats irisés.
Au Petit Saint-Bernard, dans la combe polaire
Où la neige est rouilée en ce froid jour d'été,
Les marmottons joueurs naissent à la lumière
Et s'ennivrent d'azur, d'air vif et de beauté.
Un peu plus haut, pourtant, change le paysage;
Tout devient fort sévère au long des grands pierriers;
Le glacier du Ruitor, en un cirque sauvage
Blafard et miroitant, domine les sentiers.
En ce rude décor, au lieu-dit Terre-Noire,
De jeunes résistants tombèrent, mitraillés,
Et peut s'enfuir le jour, et peut tourner l'Histoire
Jamais je n'oublierai les copains fusillés.
Androsace du vent, blanche comme colombe,
Evoque encore pour nous l'affreuse adversité
De ce gars de seize ans, qui dut creuser sa tombe
Avant de basculer dans son éternité.
Sa jeunesse est ennous, les Partisans rebelles
Dont le coeur bat toujours au cri de "Liberté!".
Si nos cheveux sont blancs, nous demeurons fidèles
Au grave rendez-vous de la fraternité.
Vers la fin de juillet, par dessus la frontière,
Valdôtains et Français de la si longue nuit
Retrouvent en commun la lande familière
Et l'emplissent de chants, de drapeaux et de bruit.
Soldanelle de paix, quand nous serons en terre,
Indifférents à tout jusqu'à la fin des temps,
Raconte Terre-Noire au passant solitaire
Et l'atroce trépas de jeunes combattants.
Dis lui... Dis lui surtout que pour la Bête immonde
Il ne peut exister ni pardon, ni pitié;
Que l'homme doit veiller pour que, de par le monde,
Le fascisme maudit soit chaque fois châtié.
Renée Bertrand, cité dans Les Cahiers du Ru, n° 26/hiver 1995/96.