Usé comme un renard
qui connaît une poule
sans suspense, le poignard
d'une double vision me chamboule.
Usé comme un renard
qui connaît une poule
sans suspense, le poignard
d'une double vision me chamboule.
"Je hais le mouvement qui déplace les lignes",
dénonçait le poète Charles Baudelaire.
De nos jours à l'empreinte numérique,
témoignons plutôt du contraire :
j'aime le mouvement qui déplace les lignes.
Un élève a perdu le temps d'aller au CDI
comme aux lignes d'un livre relié ;
ce n'est pas grave. Il va pouvoir se fier,
une fois rentré à la maison, à l'écran
de sa tablette ou de sa liseuse,
à plus d'une bonne aventure diseuses.
Le petit oiseau la met en veilleuse ;
il se tient sur la page de garde.
La Lune est vraiment généreuse ;
au prochain feuillet, Le Clézio te regarde.
Les techniciennes de surface ont fermé
toutes les persiennes. De bonne grâce, elles attendent
que le chevalier du CDI se décide à plier
bagage, pour cirer le sol. La demande
de la bibliothèque s'attache à une autre brillance ;
la lecture devrait faire moins relâche à l'adolescence :
Prends un livre pour les vacances
Monsieur - c'est obligé ?
À la librairie Garin, je me dirige
vers le coin dévolu d'ordinaire à la poésie.
Une personne m'indique d'un sourire
qu'elle donne désormais de la voix
sur plusieurs tables. Je m'installe dans la joie.
Choisir aujourd'hui deux livres m'oblige ;
Jean-Pierre Siméon et Gérard Bocholier
vont à la ligne de ma main gauche.
Sans ordre défini, je les cite :
" Le ciel boit de sa lumière
Cette présence vivante
Où nous rêvons d'accorder
Toutes nos saisons ensemble " ;
" une audace infinie
mais à contre-mort
une émotion une tendresse
mais dure comme un quartz
aux arêtes de lumière vive
qui découpe
dans le bruit la fatigue et l'oubli
l'ouverture par où l'on passe
soudain devenu sauvage et libre
pour rejoindre le grand large de soi
et des beautés perdues
allons du feu enfin ! "
Sources vives : Depuis toujours le chant / Arfuyen, 2019 ;
Levez-vous du tombeau / Gallimard, 2019.